LES RÉFUGIÉS MIS A LA PORTE DE L’EUROPE, par François Leclerc

Billet invité.

Saisissant l’occasion d’un sommet humanitaire à grand spectacle convoqué à Istanbul par le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon – qui va pouvoir soulager à peu de frais la bonne conscience internationale – Angela Merkel va rencontrer le président turc Recep Tayyip Erdogan. Les temps sont incertains pour les auteurs européens du plan d’endiguement des réfugiés, et il était urgent pour le conforter de rencontrer un interlocuteur tout décidé à profiter de son avantage.

Steffen Seibert, le porte-parole de la chancelière allemande, a énuméré les thèmes qu’elle doit selon lui évoquer : « l’État de droit, les libertés de la presse et d’expression et l’état de la démocratie ». Cette version flatteuse de la rencontre de lundi prochain n’est pas sans rapport avec la forte résistance rencontrée par la chancelière au Bundestag. N’arrangeant rien, le gouvernement turc avance entretemps sur son projet de révision constitutionnelle. Il a dans son collimateur les députés pro-kurdes et entend supprimer l’immunité des parlementaires lorsque des procédures judiciaires sont engagées à leur encontre.

Afin de diminuer la pression qui s’exerce également au Parlement européen, les ministres de l’intérieur européens ont à l’initiative de l’Allemagne et de la France adopté un dispositif qualifié de « frein d’urgence ». Celui-ci permettra de suspendre très rapidement une suppression de visa accordée à des non-citoyens de l’Union européenne. Cette grosse ficelle vise à désamorcer le fantasme d’une nouvelle invasion barbare : celle des Turcs…

Côté Libye, les mesures d’endiguement des réfugiés avancent lentement. Un rapport de la commission des affaires européennes de la Chambre des Lords britannique a fait l’effet d’un pavé dans la mare. Il conclut que si l’opération navale Sophia de l’Union européenne permet de sauver des réfugiés, elle « ne réduit en rien le nombre de migrants, ne perturbe pas les réseaux de trafiquants et n’entrave pas le trafic humain en Méditerranée centrale ». Mais, faute d’un gouvernement libyen stable et reconnu, il va falloir attendre quelque temps pour passer au stade supérieur et être autorisé à pénétrer dans les eaux territoriales libyennes dans l’espoir d’un meilleur résultat.

L’Italie est devenue le principal point d’entrée des réfugiés, les Africains succédant aux Afghans, Irakiens et Syriens auxquels la route des Balkans est barrée. Près de 29.000 réfugiés ont débarqué en Italie depuis le début de l’année et la stabilisation de la situation en Libye, leur principal point de départ, est loin d’être acquise. Cherchant à prendre le problème à la racine, le gouvernement italien a organisé le 18 juin dernier, à Rome, la première conférence Italie-Afrique, avec la participation d’une quarantaine de pays d’Afrique subsaharienne, en vue de mettre sur pied un plan baptisé « migration compact ». À moyen terme, celui-ci vise à contrer l’émigration grâce à des projets de développement et de coopération. Dans la perspective du sommet européen de juin, « des projets spécifiques dans sept à huit pays africains, ceux les plus touchés par les phénomènes migratoires » vont être identifiés, a annoncé le chef de la diplomatie italienne, Paolo Gentiloni.

Les fonds nécessaires sont loin d’être réunis. Une réunion à Malte avait précédemment décidé d’un montant, très insuffisant, de 1,8 milliard d’euros pour financer un programme de ce type, et Matteo Renzi a depuis évoqué le chiffre de 10 milliards d’euros lors de sa dernière rencontre avec Angela Merkel. Comment les dirigeants européens, coincés financièrement par les contraintes de leur propre politique, vont-ils dégager les moyens de ce plan ? La création d’euro-obligations a déjà été retoquée par le grand argentier allemand qui verrouille tout, des fois que l’on en profiterait pour s’y insinuer avec de mauvaises pensées.

Dans l’immédiat, les preuves d’un traitement des réfugiés contraire aux Conventions s’accumulent en Turquie. Une autorité judiciaire grecque indépendante en a d’ailleurs jugé ainsi en deuxième instance, suite à la plainte d’un réfugié, sapant les fragiles bases légales du plan européen de déportation des réfugiés dans ce pays. Environ 400 réfugiés ont été refoulés en Turquie, depuis les îles grecques où sont retenus près de 8.600 d’entre eux, qui attendent de connaître leur sort. La décision des juges grecs pourrait inciter d’autres réfugiés à porter plainte, faisant obstacle à la poursuite de leur déportation, sauf si le gouvernement grec trouve une parade. D’autres actions en justice auprès d’autres instances judiciaires sont attendues.

De nombreux témoignages convergent pour constater qu’il n’est pas accordé aux réfugiés « un standard élevé de protection » comme le prétendent contre toute évidence les officiels européens qui sont le dos au mur. Les premiers Syriens déportés des îles grecques sont toujours détenus, sans aucune protection juridique. Ils font face à une détention arbitraire dans des conditions matérielles inacceptables et sont pratiquement sans possibilité de déposer une demande d’asile.

Parfois même, des réfugiés ont été conduits à annuler la demande qu’ils avaient déposée en Grèce, fort de promesses de regroupement familial non tenues. D’autres ont accepté d’être refoulés en Turquie parce qu’il leur a été assuré qu’ils n’obtiendraient jamais l’asile en Europe, bien que Syriens. Certains en viennent à préférer retourner dans leur pays en guerre plutôt que dans un camp de réfugiés. Aucun n’ose porter plainte, de peur de voir son sort empirer.